Milou

Milou

C‘est une tragédie. Le caniche est mort.

Le père Félix et sa femme Monette sont anéantis. Ce petit chien beige, tout frisé, était devenu, au fils des ans, leur dernier enfant, celui qui ne quitterait jamais le cocon familial.

Ils lui témoignaient une affection sans borne, à la limite du ridicule parfois, mais que le petit animal leur rendait au centuple.

Le vieux couple avait recueilli le minuscule chiot, il y a cinq ans, lorsqu’il avait emménagé dans le midi, dans cette maison idyllique entre mer et collines.

 

Monette avait acheté un joli panier d’osier, au fond duquel elle avait plié une petite couverture, tricotée au  crochet. Elle regardait le panier vide sous la pergola, consciente que le panier resterait vide, désormais.

 

L’emploi du temps de Félix. était rythmé par les saisons: La chasse, la pêche, la cueillette des champignons, il y avait aussi les parties de boules et les sorties en barque avec les collègues et il y avait surtout les promenades avec Milo, qu'il avait éduqué à rechercher la truffe, depuis son plus jeune âge.

 

Quand Milo voyait Félix prendre sa besace, il attendait devant l’entrée, assis sur ses pattes arrières: il savait.

Tous deux partaient à travers bois et champs, guettant les longues mouches qui pondaient leurs œufs, bien à l’aplomb d’un tubercule qui avait  mûri tout l‘hiver.

Le Maître suivait son assistant.

Ce dernier le nez face au vent, flairait l’air, interrogeait le sol, avançait tranquillement, puis stoppait net, grattait le sol nourricier avec sa patte et attendait.

Là, le rabassier, sortait son picouloun de sa sacoche et extirpait délicatement le diamant noir de son écrin de terre.

 Il faisait bien attention de ne pas séparer la connexion, entre les racines de l’arbre et le précieux champignon, car c’est là que s’accroche le mycélium.

Milo, fier de ses prouesses olfactives, la langue pendante, attendait sa récompense: un simple biscuit.

Cadeau disproportionné… comparé à l’or noir qu’il a découvert, mais le chien n’aime pas la truffe, la trouver est pour lui un travail, contrairement au cochon qui la cherche par goût.

 

 

 

 

Que d’instants inoubliables! Que de complicités partagées!

 Il sera impossible au vieux couple de remplacer ce chien si unique!

Le vétérinaire a diagnostiqué un arrêt cardiaque.

Il est douloureux pour eux, de se résoudre à s’en séparer.

Ils décident enfin, de l’enterrer au fond de leur jardin, au pied du gros mûrier.

Le vieillard creuse le trou, sa  femme dépose leur amour perdu au fond.

Lui, les yeux humides, recouvre de terre. Elle, pleure bruyamment et s’en va.d’un pas précipité.

 

Le premier soir, les vieux mangent leur soupe en regardant le journal télévisé et vont se coucher. Aucun des deux n’a osé

s’asseoir sur le canapé, en face du grand fauteuil au coussin moelleux, plein de poils clairs mais  resté inoccupé.

Le second jour, le silence est leur maître mot, il leur faut faire le deuil.

Le surlendemain, leur fils, peut-être pas si égoïste que ça, finalement, est venu les chercher pour un pique nique  familial, dans la pinède, au bord de l’eau.

Lorsqu’il les  ramène, on peut apercevoir un rayon de bonheur dans leurs yeux plissés, ils ont savouré cette journée avec enfants et petits enfants qu’ils voient trop peu.

 La voiture de leur fils aîné s’éloigne doucement dans l’allée, un léger coup de klaxon avant d’entamer le virage, puis elle disparaît à leur vue.

Les voilà à nouveau seuls, Félix prend son épouse par l épaule et se dirige vers la maison.

 

A leur grande stupeur, ils aperçoivent un chien dans le panier  sous la treille, ils s’avancent avec appréhension et l’impensable est sous leurs yeux.

Milo est dans la corbeille.

Milo a été enterré, et Milou est là, toujours mort bien sûr mais la dans son panier.

Tout ça est incompréhensible, inexplicable.

Ils se précipitent sous le mûrier, le sol a été labouré comme si une bête avait creusé sans  ménagement…oui, mais Milo est dans son panier et en plus il est tout propre.

On l’avait enfoui directement dans le terreau, pourtant ses poils sont d’une inconcevable propreté.

 Pas le moindre grain de terre dans son poil fauve!

 

Le vieil homme doit donc inhumer une deuxième fois, la pauvre bête, avec une certaine inquiétude.

 

Pendant quelques jours, le couple jette immanquablement, un regard craintif vers le fond du jardin, anticipant le retour du cadavre.

Rien de bizarre ne se passe. Tout reste normal.

La vie reprend son cours. Le mystère demeure sans explications, Monette et son mari ne sauront jamais la réalité des faits.

Aujourd’hui ils ont décidé de brûler les mauvaises herbes dans le jardin, les voisins sont revenus d’une semaine de vacances et réparent le grillage de séparation.

- Bonjour Monsieur Félix tout va bien?

- Oui ça va mieux! Nous avons perdu notre chien il y a dix jours, le 12 février pour la saint Félix. Nous déprimons un peu mais c’est ainsi…Vous aviez emmené votre gros molosse avec vous.

- Heu! Oui, il adore la voiture. Je répare la clôture, il ne viendra plus vous importuner dans votre jardin. Milo va lui manquer, ils jouaient toujours ensemble.

 

Le voisin, rentre  précipitamment chez lui, il interpelle sa femme dans la cuisine. Il est  mal, très, très mal …

Il se revoit, le jour de la saint valentin, le 14 février, en train d’offrir un superbe bouquet de roses à sa tendre moitié, pendant que leur chien, sous l’effet d’instincts ancestraux,

déterre le cadavre de Milo, le prend dans sa grande gueule, et revient par le trou de la clôture. Il se revoit effaré fixant son dogue qui ramène le caniche du voisin dans sa bouche.

 

 

Il sort précipitamment  et constatant qu’il est mort, est persuadé que son propre chien l’a tué, sans doute par étouffement puisqu’il n’a aucune trace de blessure.

Par lâcheté et incapables d’affronter leurs voisins, ils décident de camoufler l’assassinat en mort naturelle, ils le lavent, croyant que les salissures ont été faites lors de la bagarre, puis traversent à leur tour la clôture, en se promettant de la réparer au plus tôt.

Ils remettent enfin Milo dans son panier devant la maison.

et décident d’aller passer une semaine dans leur maison de campagne, afin de se faire oublier.

 

Il ne leur reste plus qu’à garder le secret, car avouer leur vilenie et leur bêtise est hors de question.

Leurs voisins resteront donc dans l’ignorance totale. L’aventure post-mortem de leur petit compagnon demeura pour eux une énigme.

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