les mandibules d'acier
A VOS MEMOIRES.
Les mandibules d'acier
Il existe à Rougiers bon nombre d’associations généralement conviviales. Autrefois on
les appelait plus communément CLUB. Il en fut un à l’appellation très évocatrice qui fit beaucoup parler dez lui de 1935 à 1948.
C’était le « club des mandibules d’acier ». Il avait son siège social et surtout sa table, au cabanon « lou fougeli » à l’ombre d’un grand chêne et son but non lucratif était
la réunion de ses membres autour de mémorables gueuletons que les mauvaises langues qualifiaient de goinfrerie écoeurantes. Cette bande de « fougélistes » a consigné sur son livre d’or
à notre intention, quelques réflexions philosophiques , poèmes savoureux, menus effrayants, et anecdotes croustillantes, illustrant bien l’ambiance sympathique qui régnait à Rougiers à une époque
pas si lointaine que cela…Se retrouvait là DAVID, REVEST Marius, REVEST Lucien dit « Sico », REVEST Raymond dit « Quiquetty », REVEST Henry, VICTORIN, Jean AUBERT,
Lucien SICARD, Jean DAZIANO, MELA François, REYNAUD Marius, Commandant CARMI, LUQUET Yvon, FAGE, Louis OLIVE ,VINCENT Paul, BOUFFIER, HUGOU, AUGIER, FIRMIN, Louis GARNIER, Louis LOIGNE dit
« Giol », VIGNE, Dédé ROUX, et d’autres…C’était à celui mangerait le plus. Certains s’entraînaient avant le jour « J ». Il y avait des favoris, on prenait les paris, le
repas se vivait au rythme d’une compétition. Quand les estomacs étaient à saturation, on désignait le vainqueur du jour.
Un certain 9 juillet 1939, les joyeux lurons se livrèrent à leur sport favori lors d’une compétition amicale. Le maitre de Céans ouvrit les agapes avec l’allocution suivante :
« Au seuil de ce repas je veux selon l’usage,
Vous souhaiter à tous cordiale bienvenue
Espérant que chacun…et même le plus sage
Apporte un appétit de très belle tenue
Vous ferez je le crois, honneur aux victuailles
Ainsi qu’à tous ces vins au bouquet délicieux…
Au plus grand détriment des ces pauvres volailles
Qui ne reverront plus..Hélas ! L’azur des cieux.
Mes amis…Je le crains…Nous aurons fort à faire
Si nous voulons finir ce plat de cassoulet
Car il nous faut garder en toute cette affaire
Un soupçon d’appétit pour ces tendres poulets
Et nous réserverons une petite place
Pour pouvoir y loger…Délicate question !
Ces pêches et ces flans ainsi que cette glace
Indispensable amis pour faire digestion»
Quand l’assaut était donné, on sortait le ratafia et le pastis et on enchainait sur des plats, que dis-je ? Des marmites pantagruéliques, à faire pâlir de jalousie les illustres gaulois Astérix et Obélix. Et c’était toujours comme çà. On alternait au fil des saisons lapins, perdreaux, grives et rouges gorges, civets, rôtis et côtelettes. Chacun mettait un point d’honneur à amener la meilleure bouteille de Frontignan, Chambertin, chianti, blancs et rosés d’Oran, vins vieux de Rougiers, liqueurs et cigares. Mais le menu suprême était le Cassoulet de haricots de Toulouse, cuisiné à la Rougiéroise dont le secret culinaire n’a malheureusement pas été dévoilé. On le remplaçait occasionnellement par le pois chiche de Poulagnier.. Les arbres et le chemin très serpenté qu’empruntaient les Fougélistes, pour regagner leurs foyers Rougiérois, en ont gardé le souvenir bruyant et odorant.
La chose était connue dans toute la région à tel point qu’un jour avril 1947, le ministre de l’agriculture de l’époque de passage à Rougiers, parapha le livre d’or des Fougélistes :
« Aux membres du club des mandibules d’acier avec un certain sentiment d’effroi admiratif; l’expression de ma très sincère sympathie et la promesse de prendre part un jour assez prochain, à une de leurs réunions éminemment sportives »
Martine Iplikdjian