A vos mémoires "Mourir à Rougiers" INEDIT
Mourir à Rougiers
Il y a des milliers de façon de mourir, à Rougiers comme ailleurs. Il en est qui
peuvent prêter à sourire et se raconter comme une bonne anecdote, il en est de si horribles et de si dérangeantes qu'elles peuvent nous marquer pour des
générations.
C'est la réflexion que je me suis faite ce matin quand Alexis est venu me raconter une portion insolite de son passé Rougiérois. Vous connaissez Alexis, bien sûr : un grand monsieur, à l'air très doux qui peint de bien jolis tableaux, inspirés pour la plupart par notre beau village. Il habite sur la place de l'horloge dans la maison que la Tante Prades avait léguée à sa mère. Sa grand mère Marcelline, une veuve de la grande guerre avait ouvert un tabac juste en face, il y a très très longtemps, avant que Mme Rame ne le transforme en un salon de coiffure... Alexis m'a raconté les deux morts qui ont marqué sa vie et celle de sa maison.
Une mort Provençale
« C'était en 1929, me dit-il, ma tante Julia Prades et mon oncle Henry avait décidé de se retirer à rougiers, l'oncle prit froid dans sa salle à manger glaciale et mourût d'une congestion pulmonaire, six mois après sa retraite. Tante Julia s'organisa une vie paisible avec les voisins et voisines de la place avec qui elle faisait de longues promenades à Chaudevin ou à la Rouvière. »
Mais pouvait-on qualifier la vie de Mme Prades de tranquille? Pour illustrer un trait de son caractère bien trempé, Alexis ajouta :
« Pendant l'occupation, il était interdit d'écouter Radio-Londres. Avec son poste équipé d'une antenne à spirale qui serpentait sur les murs de la salle à manger, elle se campait dans son fauteuil à l'ombre du platane, et écoutait le poste la fenêtre largement ouverte, semant la panique parmi les anciens sagement installés sur le banc autour de l'arbre. On assistait alors à leur fuite, sous les sarcasmes et les quolibets de Madame Prades. Heureusement, on ne vit pas souvent de boches à Rougiers, tout au plus une patrouille motocycliste. La tante n'était pas seulement caractérielle, elle était aussi gourmande, épicurienne et fine cuisinière. Elle se concoctait des recettes provençales comme le civet de lièvre, la timbale de lapin des champs, les caillettes, les pieds paquets, la daube... dont je garde un souvenir ému ! Mais, un jour de novembre 1955 sombre et venteux, lui fut fatal. Un coup de téléphone de sa voisine nous appris la triste nouvelle. Julia était morte dans la nuit à l'âge de 84 ans...On prit donc la Frégate en direction de Rougiers ou nous attendait Tante Prades, allongée sur son lit. »
Tante Julia était la soeur de son arrière grand mère qu'il surnommait affectueusement Mémé Qué, les deux femmes se détestaient royalement. Tante Julia n'aimait pas Alexis. Ca tombait bien : Alexis n'aimait pas Tante Julia. Il se dit néanmoins en regardant la vieille dame qui semblait dormir que son visage pâle aux traits réguliers semblait avoir enfin trouvé la sérénité. Alexis a poursuivi son histoire, un petit sourire amusé au coin des lèvres :
« C'est à ce moment là que mon père André, investigateur de profession et de caractère déclara solennellement en découvrant les restes du repas de la veille dans la cuisine:
- Tante Julia s'est suicidée! Elle s'est suicidée à la grive!...
En effet, le tourne broche était encore installé dans la grande cheminée. Les becs de six grives et un reste de tranche, noire du foie faisandé des oiseaux, avaient été abandonnés sur le rebord d'une assiette.
Le médecin confirma en inscrivant sur le permis d'inhumer : décédée des suites d'une indigestion.
Tante Prades fut enterrée aux côtés de l'oncle Henry, à l'entrée du cimetière de l'ancien prieuré du pays haut...Ce jour là, mon père ne put s'empêcher de conclure le plus logiquement du monde :
- comme ça elle pourra continuer à dire du mal de ses concitoyens car à chacune de leur visite ils devront tous et toutes passer devant elle ! »
La rage de vivre ou mourir enragé
Si la mort de Tante Julia se raconte aisément, avec même une pointe d'humour Pagnolesque celle de son père se chuchote à voix basse. Elle vient grossir le registre des non dits, des secrets de village et des malheurs que l'on veut oublier. Le décès d'Alexandre, au fil du temps, est devenu mystère et a du hanter bien des âmes. Les questions resteront toujours sans réponse, le remord sans consolation et le crime sans autre coupable que le destin. Un jour pourtant, Marcelline la grand-mère d'Alexis a rompu le silence.... Elle a raconté au petit garçon la douloureuse histoire, elle lui a transmis le lourd fardeau de le porter à son tour mais plutôt que de le chuchoter voici ce qu'il m'a révélé, peut être pour quelque part s'en libérer : Son trisaïeul Alexandre Villermet, un robuste savoyard, avait été démobilisé du regimento corazzieri di Genova . En ce temps là, la Savoie était sous le règne de la Sardaigne. Personne ne sait par quel hasard, il est venu à Rougiers, mais c'est là qu'il a décidé de bâtir sa vie avec Nathalie Revest. Ils habitaient au N°1 de la place de l'horloge avec leurs quatre filles : Alexandrine, Rose, Julia (la tante Prades) et Germaine (sa mémé Qué). Nathalie avait ouvert son « comestible » (épicerie) en bas de sa maison; De son côté, Alexandre le charretier louait ses services aux glacières de Fontfrège comme beaucoup de nos ancêtres. La vie s'écoulait, dure mais heureuse jusqu'au jour où le père de famille contracta la rage. On ne sait de quelle manière.
Son médecin et toute sa famille le soignèrent du mieux qu'ils purent, sachant bien que la fin serait tragique puisqu'aucun traitement n'existait à cette époque.
L'évolution de la maladie se fit de plus en plus horrible, le pauvre homme fébrile alternait les périodes de lucidité et de confusion mentale, il transpirait abondamment et la moindre déglutition d'eau lui occasionnait des spasmes insoutenables, il était pris d'hallucinations et d'accès de violences de plus en plus rapprochés. Alors, devant cette souffrance insupportable et inutile, devant cette rage incontrôlable, comme cela se pratiquait bien souvent dans pareil cas, il fut décidé d'abréger son calvaire. Le malheureux Alexandre fut étouffé entre deux matelas, maintenu par ceux qui l'avaient aimé et soigné durant tant de jours, dans ce beau lit de noyer qui trône encore dans la chambre, seul témoin muet de ce drame du passé.
Alexandre n'avait que trente huit ans. Tante Julia n'avait que 2 ans... et Mémé Qué un tout petit mois....
Alexis demeure horrifié devant la barbarie et la brutalité du procédé et chacun le sera très certainement en lisant ces lignes mais il ne nous appartient pas de porter un quelconque jugement.
Cela nous semble très loin, nous pensons que la terrible maladie a été vaincue par Pasteur grâce à la découverte du vaccin et qu'il n'existe que rarement, quelques cas isolés. Pourtant chaque année dans le monde, 50 000 personnes meurent encore de la rage.
Martine Iplikdjian & Alexis Bernard